
Le silence qui suivit les paroles de Théo sembla plus lourd que le bruit des moteurs quelques secondes auparavant. Luc Moreau resta immobile devant sa Harley, les yeux fixés sur les fils et la durite que le jeune mécanicien venait de désigner. Autour de lui, les quinze mécaniciens évitaient désormais de se regarder directement. Même le biker moqueur, quelques instants plus tôt si sûr de lui, avait perdu son sourire. Théo s’accroupit de nouveau près de la moto et observa attentivement les traces autour du moteur. Il remarqua quelque chose d’étrange : certaines vis étaient couvertes de poussière, tandis qu’une seule semblait avoir été manipulée récemment. Il passa doucement un doigt dessus, puis regarda Luc. Celui-ci comprit immédiatement que Théo ne cherchait pas simplement à réparer la moto. Il cherchait quelqu’un qui avait eu accès à elle.
Luc demanda silencieusement à tout le monde de rester où il était. Personne ne protesta. Il se dirigea vers l’entrée du garage et observa les alentours. La porte métallique était restée ouverte toute la journée, ce qui signifiait que presque n’importe qui aurait pu approcher la Harley sans attirer l’attention. Théo remarqua alors une petite trace noire sur le sol, juste derrière la roue arrière. Elle ressemblait à une marque de pneu récente. Il suivit la trace jusqu’à l’extérieur, puis s’arrêta devant une vieille caméra de surveillance fixée au-dessus de la porte. La caméra était orientée légèrement vers le ciel. Théo leva les yeux et comprit qu’elle avait été déplacée. Il revint vers Luc et lui expliqua calmement que quelqu’un avait probablement voulu éviter d’être filmé. Luc regarda la caméra, puis la foule. Son visage exprimait maintenant une méfiance qu’il ne pouvait plus cacher.
Le biker moqueur finit par faire un pas en arrière. Théo le remarqua aussitôt, mais ne dit rien. Luc, lui, s’approcha de l’homme et lui demanda où il se trouvait lorsque la moto avait cessé de fonctionner. Le biker répondit qu’il était arrivé seulement quelques minutes avant l’échec du démarrage. Sa voix était ferme, mais ses yeux évitaient ceux de Luc. Théo regarda ses mains et remarqua une fine couche de graisse fraîche sur ses doigts. Il observa ensuite ses propres mains, puis celles des autres mécaniciens. Personne ne possédait les mêmes traces. Pourtant, Théo refusa de l’accuser sans preuve. Il demanda simplement si quelqu’un avait vu une personne s’approcher de la Harley avant l’arrivée de Luc. Tous restèrent silencieux. Puis un mécanicien âgé pointa discrètement vers l’autre côté de la rue, où un fourgon blanc venait de disparaître derrière les bâtiments industriels.
Luc sortit rapidement son téléphone et consulta les images enregistrées quelques heures plus tôt. Une vidéo montrait la Harley garée seule devant le garage. Quelques minutes plus tard, le fourgon blanc apparaissait à l’arrière-plan. Puis quelqu’un descendait du véhicule et se dirigeait vers la moto. L’image était trop éloignée pour permettre d’identifier clairement la personne. Luc agrandit l’écran, mais le visage restait flou. Théo regarda attentivement la silhouette. Il remarqua cependant un détail : la personne portait une veste noire avec une bande claire sur la manche. Le biker moqueur portait exactement le même type de veste. Tout le monde se tourna vers lui. Il leva les mains et protesta, affirmant qu’il possédait cette veste depuis des années et que cela ne prouvait rien. Luc ne répondit pas. Il regarda seulement Théo, qui semblait lui-même hésiter.
Théo retourna près de la Harley et retira doucement un petit morceau de ruban adhésif coincé derrière un câble. Il le regarda sous la lumière du garage. Le matériau était récent et portait une légère marque bleue. Luc reconnut immédiatement cette couleur. Ce même ruban était utilisé par une entreprise de transport avec laquelle il travaillait depuis plusieurs mois. Il comprit alors que le sabotage pouvait être lié à ses affaires, et non à une simple querelle entre motards. Son expression changea. Il demanda à Théo de vérifier si quelque chose d’autre avait été déplacé sur la moto. Le jeune mécanicien examina chaque détail et découvrit finalement un petit morceau de papier coincé sous le siège. Il le tendit à Luc. Il n’y avait qu’une adresse et une heure écrites à la main. Luc reconnut l’endroit : un ancien entrepôt situé à quelques kilomètres du garage, un lieu qu’il n’avait plus fréquenté depuis plusieurs années.
Luc resta silencieux en regardant l’adresse. Il semblait reconnaître quelque chose qu’il aurait préféré oublier. Théo lui demanda si cette adresse avait une importance particulière. Luc répondit qu’il y avait autrefois rencontré un ancien associé avant leur séparation brutale. Il ne donna aucune autre explication. À cet instant, le téléphone de Luc vibra. Un message venait d’un numéro inconnu. Il ouvrit l’écran et découvrit une seule phrase lui demandant de venir seul à l’entrepôt. Aucun nom, aucune signature. Luc releva lentement les yeux vers Théo. Le jeune mécanicien comprit que quelqu’un observait probablement encore le garage. Il regarda dehors, mais le fourgon blanc avait disparu. Même le biker moqueur semblait soudain inquiet. Personne ne savait qui avait saboté la Harley, mais quelqu’un voulait clairement que Luc se rende à cette adresse.
Luc s’approcha finalement de sa moto et posa une main sur le réservoir sans essayer de la démarrer. Il regarda Théo et lui demanda de ne réparer aucun élément avant qu’ils comprennent ce qui se passait réellement. Le jeune mécanicien acquiesça. Autour d’eux, les moteurs au loin recommencèrent à résonner dans les rues de Marseille, mais personne dans le garage ne retrouvait son calme. Luc replia le morceau de papier et le rangea dans sa poche. Puis il regarda une dernière fois la caméra déplacée, le fourgon disparu et les vis récemment manipulées. Quelqu’un avait préparé cette scène avec précision. Quelqu’un connaissait ses habitudes, son garage et sa moto. Théo resta près de la Harley, les yeux fixés sur l’entrée. La moto demeurait silencieuse au milieu du garage, tandis que tous comprenaient désormais que le sabotage n’était que le début. Luc avait encore une question sans réponse : pourquoi quelqu’un avait-il besoin de l’empêcher de démarrer sa moto précisément aujourd’hui ?





